FRANK (R.)


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FRANK ROBERT (1924- )

L’œuvre photographique de Robert Frank, multiple, complexe et radicalement personnelle, apparaît comme le lieu d’une exploration intérieure. Partant de la thèse que «la photographie reste toujours la réaction instinctive de l’opérateur vis-à-vis de lui-même», thèse radicalement opposée au principe du «moment décisif» cher à Cartier-Bresson, il subjectivise les réalités qu’il aborde avec une intensité qui va bien au-delà de l’expression prosaïque d’un simple point de vue.

Né à Zurich en 1924, Frank s’initie dès 1942 à l’utilisation d’appareils de grand format. Il évolue vers un style propre et inédit en photographiant des scènes de rue à Zurich. En 1947, il émigre aux États-Unis. Son talent y sera découvert et exploité par Alexey Brodovitch, le directeur artistique de la célèbre revue new-yorkaise Harper’s Bazaar , qui l’engage comme photographe publicitaire. Il collaborera aussi à divers périodiques dont Life , Look , Fortune ou The New York Times . À côté de ce travail à vocation purement commerciale, Frank obtient des contrats en Europe et en Amérique du Sud. L’album Indiens pas morts , publié en 1956 à Paris par Robert Delpire, regroupe des photographies de la vie quotidienne des Indiens du Pérou signées par Frank, Werner Bischof et Pierre Verger.

En 1955, il est le premier non-Américain à recevoir la bourse Guggenheim; libéré de toute contrainte financière, il voyage à travers les États-Unis durant un an. Les Américains , sélection de quatre-vingt-trois photographies, sera publié à Paris en 1958 par Delpire et à New York l’année suivante. Le recueil, qualifié de sinistre et pervers par la critique dans son ensemble, est perçu comme une attaque contre l’optimisme américain. En 1972, Frank publie au Japon The Lines of my Hand , un recueil de photographies présenté comme une véritable «autobiographie photographique». Complété en 1989 et publié simultanément aux États-Unis, au Canada, en Suisse et en Grande-Bretagne, il constitue aujourd’hui le plus important ouvrage de référence sur l’œuvre de Frank.

Sans vouloir nuire à la cohérence globale de l’œuvre de Robert Frank, il faut distinguer deux grandes phases dans sa production photographique, séparées par une période d’abandon temporaire de la photographie au profit du cinéma. La première phase correspond approximativement à son travail professionnel de reporter, qu’il poursuit de 1947 à 1958. Influencé au départ par les œuvres de Walker Evans et d’André Kertész, Frank explore les potentialités de la prise de vue directe et sans retouche des thèmes du reportage classique: scènes de rue, décors de la vie quotidienne, portraits, dans lesquels il renouvelle les rôles et fonctions de l’éclairage, de la netteté et du cadrage. Les surexpositions sont récupérées à des fins expressives; le flou apparaît non plus comme altération, mais comme indice de préoccupations existentielles; la pratique, occasionnelle, du décadrage exacerbe une frustration, causée par le manque, l’absence d’un élément déterminant et soulignée encore par la convergence des regards vers le hors-champ. Frank pratique de façon systématique la démultiplication de l’image, qu’il joue sur la juxtaposition de plusieurs clichés se succédant dans le temps ou proches dans l’espace, qu’il exploite la mise en abyme (présence récurrente d’écrans de télévision, de panneaux publicitaires), qu’il crée des effets de surimpression à partir de reflets dans des vitres ou des miroirs, ou encore qu’il privilégie les sujets déjà morcelés et use du «cadre dans le cadre» (personnages vus au travers des fenêtres d’immeubles, de bus ou de voitures). Cette esthétique extrêmement cohérente implique une double réflexion sur les notions d’espace et de temps, et annonce en cela la nature discursive et «fictionnelle» de sa photographie future.

L’œuvre cinématographique de Frank, entreprise en 1958, prolonge par de nombreux aspects son travail antérieur: quête et exploration de soi, projection d’angoisses existentielles, solitude et difficulté de l’être (Me and My Brother , 1964). Son répertoire cinématographique, qui comporte treize films (courts, moyens ou longs métrages) et couvre les années 1959-1987, est réalisé essentiellement en noir et blanc, comme son œuvre photographique. Frank réinjecte en outre ses propres photographies dans ses films, notamment dans Conversation in Vermont (1969), où elles apparaissent comme le principal support de la fiction.

1974: la mort accidentelle de sa fille l’ébranle. C’est aussi à ce moment qu’il reprend de manière intensive le «voyage solitaire» qu’est pour lui la photographie. Son obsession de la mort, récurrente dans toute son œuvre et concrétisée dans un premier temps par des indices tels que cadavres d’animaux, corbillard, cercueil ou cortège funèbre, sera désormais traduite par l’absence, le vide. Il s’installe à Nova Scotia (Canada) où il photographie la mer gelée, les dunes enneigées, la maison qu’il construit avec June, sa femme, son fils Pablo, des amis. Il n’est plus nécessaire d’aller voir ailleurs pour trouver matière à photographier puisque, plus que jamais, ces images sont des autoportraits qui portent en eux les germes d’une autodestruction. Frank détruit la part strictement descriptive de l’image, déforme, désarticule le réel, qui ne constitue plus qu’un prétexte à la traduction métaphorique ou symbolique de ses tensions intérieures.

L’intégrité de l’image photographique, altérée dans un premier temps par la pratique du collage et du montage, l’est aussi par intervention directe sur le négatif (dilution de l’émulsion, coloriage, grattage). Par ailleurs, l’envahissement progressif de l’image par le texte (antérieur à la prise de vue ou rajouté par grattage de la pellicule) apparaît comme une rupture supplémentaire au sein de l’énoncé iconique. Support d’une formule laconique ou d’un véritable message scripturaire, la photographie devient le lieu d’une fiction. Ces inscriptions, qui figurent parfois en dehors de l’image avec la signature, la datation et la localisation de la prise de vue, font de chaque photographie de Robert Frank une œuvre unique et authentique qui, à l’égal de la peinture, n’est plus reproductible.

On peut voir les photographies de Robert Frank au Museum of Modern Art de New York, à la George Eastman House de Rochester et à la Fondation pour la photographie suisse à Zurich.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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